Celle qui enseignait le français avec un demi estomac en moins.

jeudi 29 mars 2012

Première année d'externat. L'été. Stage en chirurgie digestive.  Sous-effectif patent.

J'entre dans la chambre de l'une de mes nouvelles venues du jour.
Une dame entrée sur ses deux pieds, par la grande porte. Ce qui en chirurgie digestive n'est pas si courant, convenons-en.
Une dame en surpoids évident, courtoise et polie. Dans son dossier que je tiens à la main, se trouvent tous les critères remplis pour une chirurgie bariatrique. Cette gentille dame vient se faire amputer de la moitié de l'estomac. "Dernier recours contre le surpoids", il parait.

Je m'installe, j'ai tout mon temps.
L'après-midi, lorsque l'on n'était pas détaché au bloc, on gérait à notre petit niveau les patients de l'aile.
Les entrées, les mollets, les transits.
Pas de chef qui nous pousse aux fesses ou nous montre sans relâche des scanners digestifs pleins de corps étrangers à identifier. Pas de timing, pas d'urgence. Juste nous : la jeune blouse blanche, les infirmiers et les parameds associés.

"- Bonjour, je suis étudiante en médecine, je viens pour discuter un peu.
- Oui, je sais, je vous connais."

Surprise dans le débit que je commençais tout juste à maitriser, productivité oblige, je risque un oeil gêné par-dessus mon dossier. La patiente a un sourire avenant et poli, mais me regarde un peu déçue.
Moi, je ne la connais pas.
Je me reprends.
Confusion habituelle. Un bébé médecin pour un autre, une blouse blanche boutonneuse interchangeable.
"- Oui, c'est ça les CHU, grouillant d'étudiants partout. Additionné aux internes et aux médecins et..."
Elle me coupe, gentiment. Elle me reprend en agitant la main comme si j'étais mignone et, qu'un jour, j'arrêterai de voler des carambars.
"- Non non, je vous connais vous. En pneumologie, au début de l'année, vous vous étiez occupée de moi."

Je fronce les sourcils. Pneumo. Dix mois plus tôt. Hôpital de semaine.
Je me souviens surtout de mes patients cancéreux. Or, cette petite jeune femme n'est clairement pas altérée sur le plan de l'état général. Elle ne fume pas. Elle a tout essayé pour perdre du poids. Vraiment tout. Elle est discrète. Elle... A un syndrome d'apnées du sommeil.
Je la remet.
J'ai dû être gentille, la première fois, car elle patiente et fait fi de mon air gêné. Elle est indulgente.
Son regard me reproche de penser en terme de numéros, je le sens, je le sais. Mais elle ne dit rien, elle reste polie et souriante.

"- Nous disions ?
- Oui, donc, je vais vous poser quelques questions...
- Oui. Comme la dernière fois."

Elle me teste, je le sens.
Je souris, c'est une maligne.
Elle me sourit.
Je passe à ce que je faisais jadis mais essaie de ne plus faire aujourd'hui. Les antécédents en premier. Les antécédents intimes.

"Votre métier ?" "Professeur de français."" Vous fumez ?" "Non." "Déjà fumé ?" "Jamais fumé." "Vous êtes mariée ?" "Non." "Ménopausée ?" "Non." "Des enfants ?" "Non." "Des grossesses ?" "Oui."
Elle éclate en sanglots.

Bon, bien. Bravo Polly. Moins douze points et une catarrhe rhino-nasale en un peu moins de dix minutes. 
Tu ne veux pas lui demander depuis combien de temps elle est en obésité morbide et que cela lui bouffe la vie, non plus ?

Je suis restée dans cette chambre baignée de soleil avec ma petite patiente. Je me suis rattrapée, nous avons discuté. J'avais le temps, elle avait encore son estomac, tout allait bien.
Je suis sortie de l'hôpital ce soir là avec la conscience aigue qu'un jour, je n'allais plus être l'"externe numéro trente-six" et passe murailles.
L'externe qui ressemble à couçi ou couça et avec qui on se taille une bavette puis qui disparait. La blouse blanche interchangeable, gaffeur professionnel, là pour que les anciens se rapellent du trajet qu'ils ont parcouru. Où qu'ils sont sencés avoir fait.

Non. Un jour, j'allais avoir un nom. Tout comme j'avais déjà un visage, ce que cette jeune femme venait de me rapeller.
J'allais avoir mon nom à moi, et ce jour là, ce serait à moi d'assumer mon indélicatesse monstre et les horreurs involontaires pouvant s'échapper de mes lèvres.
J'avais présentement la chance de "compter pour du beurre" tout en comptant à moitié pour de vrai quand même, car je pouvais blesser de vrais gens dans la vraie vie.
J'avais deux ans pour apprendre à vivre avec et il allait falloir sérieusement s'y mettre.

1 commentaires:

Mathou a dit…

J'adore cette idée. Je te reconnais bien là... Et c'est toujours aussi agréable de te lire !

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